Il est, pour les hommes politiques, des moments où l’on peut marquer l’histoire en imposant des choix qui marquent un tournant dans une société. Ce fut le cas à Verdun en 1984 lorsque François Mitterrand tint la main d’Helmut Kohl sur le lieu même de la bataille la plus meurtrière de la première guerre mondiale. C’est le cas actuellement pour Barak Obama qui, dans la suite du combat mené par Ted Kennedy, tente d’imposer aux Etats-Unis un système d’assurance santé généralisé. Mardi dernier, Nicolas Sarkozy aurait pu faire de son discours de Poligny le point d’entrée d’une nouvelle politique agricole en France. Mais il a raté le train de l’histoire.
Un milliard 650 millions d’euros pour l’agriculture française. Les mesures annoncées ne sont que financières : bonification par l’État des prêts accordés par les banques, prise en charge des intérêts d’emprunts dus pour 2009 et 2010, exonération des cotisations patronales dues à la Mutualité agricole, remboursement intégral de la taxe sur les produits pétroliers, et à 75% de la taxe carbone... Le plan sarkozyste vise surtout à caresser dans le sens du poil un électorat traditionnellement acquis. En écho au grand débat préparé par Eric Bessons sur « les valeurs de l’identité nationale, sur ce qu’est être Français aujourd’hui »", Nicolas Sarozy a évoqué une France qui aurait « un lien charnel avec son agriculture et, j’ose le mot, avec sa terre. », exaltant à travers l’agriculture « l’identité nationale française. » Sommes-nous revenus sous Napoléon III ? Napoléon le Petit...
« Des relents assez bizarres. »
Ce plan fera d’abord plaisir aux banques. Plutôt que d’être invités à renégocier à la baisse leurs prêts en cours pour venir en aide aux agriculteurs, les voilà invitées à prêter encore plus, avec cette fois la garantie de l’État. Il y aura du bonus pour les dirigeants financiers à la fin de l’année ! Plutôt que de s’appuyer sur la crise pour changer le modèle agricole, Nicolas Sarkozy invite les agriculteurs à s’endetter encore plus pour investir dans une production toujours plus intensive, pour être plus compétitifs sur le marché mondial. La libéralisation des marchés agricoles et la baisse des prix pourront continuer librement. Gageons que les algues vertes ont encore de beaux jours devant elles en Bretagne, et que les poissons de nos rivières, quand ce n’est pas nous, se nourriront encore longtemps d’aliments truffés de pesticides et d’engrais phosphatés.
Les agriculteurs se sont-ils satisfaits de ce discours ? Non bien-sûr. Le président de la FNSEA, premier syndicat agricole, espérait un effort plus important de l’État. Jean-Michel Lemétayer aurait voulu une prise en charge totale des intérêts d’emprunts par l’État et le remboursement total de cette taxe carbone dont on se demande de plus en plus qui, à part les contribuables non imposables, c’est à dire les plus pauvres, va finalement la payer.
François Lucas, président de la Coordination rurale, s’est déclaré sceptique et regrette que « les dégâts que cause l’Organisation mondiale du commerce sur l’agriculture européenne et sur toutes les autres agricultures mondiales »" n’aient pas été évoqués par le chef de l’Etat. A la Confédération paysanne, on dénonce déjà le double discours de Nicolas Sarkozy. « Cette crise est structurelle, elle est bien le résultat des politiques, elle n’est pas le résultat d’un désordre climatique ou sectoriel. » Phiippe Colin, son porte-parole, a par ailleurs trouvé que le discours du Président avait « des relents assez bizarres ». « Le lien charnel » des français avec la terre mis en avant par Nicolas Sarkozy lui a « a fait beaucoup penser au Maréchal Pétain qui disait “la terre ne ment pas.” »
la Commission européenne a déjà prévenu qu’elle allait vérifier que les conditions de prêts octroyées par les autorités françaises ne faussaient pas la concurrence. Quelles perspectives et quel avenir pour les agriculteurs demain ? La question reste entière.

















